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 La théorie de Chomsky

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MessageSujet: La théorie de Chomsky   Mer 21 Oct - 20:48

La formation d'un maître
Ses premières études portent en effet sur l'hébreu ; il publie en 1951 Morphonemics of Modern Hebrew. Puis il s'engage dans l'étude des conséquences de l'introduction en syntaxe des procédures transformationnelles, sous la direction de Zellig Sebbetai Harris. Celui-ci est le premier grammairien qui ait introduit dans l'étude de la grammaire la méthode hypothético-déductive. Il est parti de grammaires à structures fondamentalement diverses (étude du phénicien, des langues indiennes d'Amérique). Harris a poussé au point le plus extrême les principes de l'analyse en constituants immédiats et élaboré la théorie du distributionnalisme (Methods in Structural Linguistics, 1951). Il utilise des équations, des relations d'équivalence et des opérateurs de substitution pour mettre en évidence les caractères formels des langues naturelles. C'est sous sa direction que, vers les années 1950, le jeune Chomsky commence ses recherches sur les procédures transformationnelles, à l'université de Pennsylvanie, où il est inscrit et où il passe son « Phi. D. Dissertation » en 1955, avec la thèse Transformational Analysis. Il poursuit ses recherches à l'université Harvard entre 1951 et 1955. Ses travaux visent alors à préciser les fondements logico-mathématiques des modèles d'analyse syntaxique proposés par les linguistes américains, tributaires du grand mouvement mondial du structuralisme. Les linguistes américains qui se rattachent au structuralisme usent d'une méthode originale pour l'analyse linguistique, la méthode distributionnaliste, mise au point dans les années 1930 par Louis Bloomfield et formalisée dans les années 1950 par Harris. Le distributionnalisme, qui se rattache à un fort courant épistémologique américain de la psychologie, le béhaviorisme, affirme qu'on ne peut détacher un élément quelconque d'une production langagière des autres éléments qui l'environnent. Il constitue alors des corpus faits d'éléments qui se présentent comme autant d'éléments hiérarchisés suivant leur niveau d'organisation, phonologique, morphologique, syntaxique. À chaque niveau, le distributionnaliste repère les environnements de droite et de gauche et opère une sélection en fonction de ceux qui sont possibles et ceux qui ne le sont pas. Enfin ? il établit des classes de distribution : les phonèmes sont définis, non par leurs critères phonétiques, mais par les combinaisons auxquelles ils peuvent être liés et celles avec lesquelles ils ne le sont jamais. Le sens paraît évacué : mais on le retrouve en fonction de la distribution même des items de chaque niveau.

La méthode distributionnelle était ainsi arrivée à une sorte d'impasse. C'est bien pourquoi Chomsky l'étudie à fond et la pousse jusque dans ses apories. Il multiplie les études sur ce sujet : System of Syntactic Analysis (1953), The Logical Structure of Linguistic Theory (1955) – ce qui va être le nœud de sa critique. Le point de départ décisif de sa théorie se situe lors du célèbre symposium tenu en 1956 sur la théorie de l'information, où il peut apporter un système de règles précises pour les procédures descriptives. Reprenant le modèle de Markov, où, selon la théorie de cet auteur les phrases des langues naturelles sont engendrées linéairement de gauche à droite suivant un modèle à nombre fini d'états, il démontre d'abord l'inadéquation de ce modèle concernant la réalité des langues naturelles. Il emprunte ensuite à son maître Harris son modèle de constituants. Les constituants sont tous les morphèmes ou les syntagmes, c'est-à-dire en fait toutes les expressions qui peuvent entrer dans un ensemble syntagmatique plus vaste. Harris avait montré que dans une phrase il existe plusieurs couches de constituants dits « immédiats » : « l'auteur travaille son texte » réunit (ou enchaîne) deux constituants : « l'auteur » (syntagme nominal) et « travaille son texte » (syntagme verbal). Chacun des constituants immédiats est formé de constituants d'un rang inférieur : l'auteur (article + substantif) travaille son texte (verbe + groupe nominal [adjectif possessif + substantif]). Harris avait établi une théorie du constituant discontinu, suite de deux morphèmes non contigus formant un seul constituant immédiat (en français, par exemple, c'est le cas de la négation « ne…pas » : l'auteur ne travaille pas son texte). Chomsky montre les limites de ce modèle. Il met en lumière certaines de ses ambiguïtés et, surtout, montre à quel point il est difficile de donner une représentation structurelle simple pour certaines phrases, même de construction simple. La vraie novation de Chomsky commence sur ce point précis. Il pose en effet un modèle nouveau qui permettrait de résoudre les difficultés de la méthode des constituants, et surtout, qui – c'est là le phénomène épistémologique majeur – présente une puissance descriptive beaucoup plus grande, outre son remarquable caractère de simplicité. Il lui donne le nom de modèle transformationnel. Avec Chomsky, on peut dire que l'on est passé du modèle de Ptolémée au système de Copernic : c'est en linguistique une révolution copernicienne.

Le modèle transformationnel ouvre en effet de nouvelles perspectives, que Chomsky énonce en 1957 avec une première application à l'anglais dans son livre Syntactic Structures (traduction française Structures syntaxiques, 1969). Cette publication marque le point de départ d'une remise en question radicale des fondements de la linguistique jusque-là établis sur le modèle structuraliste et va donner naissance à une nouvelle grammaire et à un mouvement qui lui est lié, la linguistique générative.

La grammaire transformationnelle
Les langues étant définies comme un « ensemble fini ou infini de phrases, chacune d'entre elles étant de longueur finie et composée d'un ensemble fini d'éléments », l'analyse syntaxique doit être capable d'analyser comment sont organisées les phrases d'une langue, c'est-à-dire la grammaire elle-même. C'est le travail déjà commencé par les partisans de la méthode distributionnaliste.

Il s'agit de pouvoir rendre compte des capacités du sujet parlant, de sa capacité à créer des phrases inédites et à en comprendre d'autres également inédites. Chomsky part d'une hypothèse (aujourd'hui au centre des discussions) : il existe dans l'espèce humaine des capacités à la fois physiques et mentales au langage qui sont en quelque sorte innées. Ces capacités se manifestent parallèlement à une sorte de structure universelle du langage lui-même. Ces structures existent à la fois dans le langage et dans le mental de l'enfant qui vient de naître ; elles sont chez lui activées par l'entourage. Ainsi le langage, constitué par une grammaire et un vocabulaire spécifiques à chaque langue, repose sur une forme grammaticale profonde, une « super-grammaire », une potentialité mécanique qui permet de générer un ensemble infini de phrases correctes, conformes à la grammaire spécifique de chaque langue et à elle seule. La grammaire est donc un mécanisme qui permet de former des séquences de sons et de mots conformes, qui constitue ce que Chomsky appellera plus tard, dans Aspects of Theory of Syntax, la compétence. Chaque utilisation concrète de la langue par un sujet parlant cette langue relève de ce qu'il appellera en opposition la performance, c'est-à-dire la réalisation concrète qu'il produit, séquence morpho-sémantique signifiante dans son contexte et « correcte » (conforme au modèle grammatical).

C'est donc à partir de cette potentialité, la compétence, qui permet de fabriquer et de comprendre les énoncés jamais créés auparavant, que Chomsky assigne un but précis à la grammaire : « Rendre compte explicitement de toutes les phrases grammaticales et de celles-ci seulement. » Contrairement à ses contemporains, il n'assigne pas un but descriptif à la grammaire, mais au contraire un but explicatif des faits. L'essentiel est de pouvoir rendre compte du caractère créatif de chaque langue et en particulier de rendre compte explicitement des ambiguïtés syntaxiques.

On entend par ces dernières celles qui reposent sur deux structures distinctes dont les phrases suivantes peuvent donner l'idée : « J'ai mes cousins à manger », « La critique de Chomsky est tendancieuse » ou, plus complexe : « La petite brise la glace » (ou « La petite ferme le voile »). Chaque phrase comporte une ambiguïté : place de « cousins » par rapport à « manger » dans la première, génitif objectif ou subjectif dans la deuxième, verbe ou nom dans les deux suivantes.

Dans Syntactic Structures, Chomsky présente un type de grammaire capable de rendre compte des relations grammaticales existant entre différentes phrases actives, passives, déclaratives, etc. Elle est composée de trois niveaux de représentation distincts : syntagmatique, transformationnel, morphophonologique. Chaque niveau est relié à l'autre par un certain nombre de règles spécifiques. Les éléments terminaux de l'analyse sont les mots du vocabulaire de la langue, qui constituent son dictionnaire, joints aux contraintes qui les régissent, qu'on représente par des symboles (symboles catégoriels) et qui font partie de la description : « P » (phrase), « SN » (syntagme nominal), « V » (verbe ou groupe verbal). La partie syntagmatique de la grammaire contient un nombre fini de règles de formation des syntagmes, incluant les règles de réécriture de ceux-ci. Chomsky va définir la base d'une grammaire, ou ce qu'il appellera également la structure profonde. La base contient ainsi les deux parties qui viennent d'être rappelées, qu'on reprend ici en sens inverse :

1° le composant catégoriel, qui est un système de règles qui définissent les suites permises de symboles catégoriels et les relations grammaticales entre les symboles catégoriels. Ainsi si la phrase P est formée de SN+SV+SN (par exemple « Jacques fume sa pipe »), on peut dire qu'elle est du type sujet/prédicat.

2° le composant lexical, ensemble des morphèmes définis par des traits qui les caractérisent au point de vue phonologique, morphologique, syntaxique et sémantique : père est un son [p↙r], muni de ses caractéristiques (explosive labiale, etc.), qui est à la fois un nom, un nom commun, masculin singulier, animé, être humain, etc. Ainsi la nouvelle grammaire de Chomsky pose que la phrase de base est une déclarative, affirmative et active. La réécriture de cette phrase est autorisée par les règles syntagmatiques qui lui sont liées, du genre X→Y, par exemple Paffirmative→Pnégation qui donnera « Jacques ne fume pas la pipe », phrase qui est autorisée. Ainsi un indicateur syntagmatique simple du type ϕ permet une réécriture dans plusieurs autres types (nominal, interrogatif, etc.). Les transformations ont pour effet de convertir une suite terminale munie d'un indicateur syntagmatique en une autre suite munie d'un autre indicateur syntagmatique. Les règles du composant transformationnel se caractérisent par la très grande diversité des opérations qu'elles sont capables d'effectuer : effacer, ajouter, permuter, par exemple. De plus, elles ne s'appliquent pas à un élément unaire ou binaire mais à une suite d'éléments par une succession d'opérations. Les règles de transformation morphosyntaxique sont évidemment liées (soit de façon simultanée, soit de façon subséquente, la solution du problème n'a pas encore d'importance) aux règles de transformation morphophonologique.

On a souvent remarqué que par cette description Chomsky répondait aux préoccupations distributionnelles de Harris, en rendant compte des relations existant entre les constructions syntaxiques différentes qui « contiennent » des classes distributionnelles communes. Mais il s'éloigne de lui en donnant une place centrale à la transformation. L'analyse structuraliste est ainsi balayée et rejetée par Chomsky ; sa théorie va prendre dans les années suivantes une tournure plus radicale.

On pourra sans doute repérer plusieurs étapes dans les modifications qu'il va lui donner. Mais le structuralisme sera bien davantage remis en question par les ouvrages suivants et par l'orientation « cartésienne » qu'il va adopter, dont les conséquences, notamment, se retrouveront dans une célèbre discussion qu'il aura en octobre 1975 à Royaumont avec le fondateur de l'épistémologie génétique, Jean Piaget. Ses premiers ouvrages sont : Aspects of the Theory of Syntax (1965, traduction française Aspects de la théorie syntaxique, 1971), et Cartesian Linguistics : A Chapter in the History of Rationalist Thought, 1966, traduction française la Linguistique cartésienne, 1969).

La grammaire générative
Cette nouvelle orientation va en effet bousculer les derniers vestiges de type béhavioriste qui étaient sous-jacents au distributionnalisme américain, en remettant au centre des préoccupations linguistiques les rapports entre langage et pensée. Comme souvent chez Chomsky, ce changement est lié à un règlement de compte énergique avec une autre conception, la conception skinnérienne du comportement. Un livre de F. B. Skinner, Verbal Behavior (1957) venait de paraître, et Chomsky décide d'en faire un compte-rendu violemment critique dans la revue Language (1959). Il attaque notamment les conceptions béhavioristes du langage, telles que Skinner les définit à partir des modèles de comportement animal (comportement opérant, discrimination du stimulus, renforcement). Dans cette étude, Chomsky montre comment Skinner opère un retour implicite dans sa théorie du contrôle par le stimulus à une psychologie de type mentaliste. Il démontre que l'emploi par Skinner de la notion de renforcement « n'a aucun pouvoir explicatif ».

En fait Chomsky témoignera de l'importance qu'a pour lui le modèle de compétence/performance en ce qu'il est fondé sur une conception innéiste de l'aptitude au langage, qui répond à l'observation des faits contre Skinner. Cette conception est pour lui particulièrement indispensable pour construire un modèle pertinent qui décrive l'apprentissage du langage par l'enfant. Il sera amené à préciser cette hypothèse innéiste au contact de J. Piaget, qui lui opposera sa théorie du langage comme un ensemble de « résultats nécessaires de constructions propres à l'intelligence sensori-motrice » (« le Débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky », Colloque de Royaumont, 1975). Le problème de l'apprentissage de sa langue par le jeune enfant demeurera au centre des préoccupations de Chomsky : ses hypothèses s'avéreront d'une grande fécondité pour les psycholinguistes qui étudieront empiriquement l'apprentissage du langage.

Les « Préliminaires méthodologiques » de Aspects… précisent d'abord ce qui était sous-jacent dans la théorie chomskienne prise à son stade antérieur. Il y trois composants dans une grammaire générative : les composants syntaxique, phonologique et sémantique. Le composant syntaxique est le principal composant, ne serait-ce que parce qu'il « contient un lexique qui lui-même est caractérisé par ses traits sémantiques intrinsèques » (note de bas de page significative). La base est (comme on l'a vu) le composant syntaxique, qui est un ensemble « très restreint, peut-être même fini » de règles, constituées de « séquences de base », unités élémentaires dont est faite la structure profonde de la phrase. Le composant syntaxique de la base est pourvu d'un composant transformationnel, qui permet d'engendrer la structure de surface de ladite phrase. Chomsky montre ainsi qu'une grammaire est adéquate du point de vue de sa capacité à décrire correctement une langue si elle engendre de façon correcte l'ensemble des descriptions structurales ; de façon complémentaire, il admet qu'une théorie est adéquate si elle peut générer autant de descriptions structurales qu'il existe de langues naturelles. Une théorie ne pourra cependant être pleinement adéquate que si elle ne génère qu'un nombre fini (même élevé) de grammaires possibles. Dans la deuxième partie de ce livre fondamental, Chomsky aborde les catégories et les relations dans la théorie de la syntaxe. Il insiste sur les distinctions nécessaires entre catégories et fonctions et décrit les modes de fonctionnement des structures profondes et de surface à l'aide d'exemples concrets, tirés de la phraséologie anglaise dont les ambiguïtés de surface disparaissent avec la mise en évidence de la structure profonde, semblables aux exemples français cités plus haut : « La petite brise la glace. »

À ce moment, la thèse chomskienne se résume ainsi, selon ses propres termes : « Une grammaire comprend un composant syntaxique, un composant sémantique et un composant phonologique. […] Les deux derniers ne jouent aucun rôle dans la génération récursive de phrases. Le composant syntaxique consiste en une base et un composant transformationnel… La base consiste en un sous-composant catégoriel et un lexique. La base engendre les structures profondes […] qui […] passent par le composant sémantique et reçoivent une interprétation sémantique. » […] « La structure profonde est appliquée par des règles transformationnelles sur une structure de surface, à laquelle les règles du composant phonologique donnent alors une interprétation phonétique. Ainsi la grammaire assigne des interprétations sémantiques à des signaux, cette association étant relayée par des règles récursives du composant sémantique » (traduction française 1971). Le modèle est ainsi fixé et va entraîner, notamment en France, un grand nombre de travaux, et même susciter des manuels d'apprentissage de la linguistique (F. Dubois-Charlier et D. Leeman : Comment s'initier à la linguistique ? 1975).

L'année suivante, en 1966, Chomsky réunit sous le titre significatif de la Linguistique cartésienne des conférences faites par lui à Princeton en 1965. (L'édition française de ce texte est suivie d'un autre paru en 1967, la Nature formelle du langage). Chomsky affirme ainsi à la fois son innéisme à la manière de Descartes et sa dette de reconnaissance à la tradition française des grammairiens de Port-Royal, le rationalisme, qu'il oppose à la tradition anglo-saxonne, l'empirisme. Les conférences qu'il publie en 1968 Language and Mind, puis celles publiées sous le titre Studies on Semantics in Generative Grammar (1972 ; traduction française 1975), notamment la dernière, reprennent la perspective profondément rationaliste du système de pensée chomskien, opposé à toute conception mécaniste issue de la tradition béhavioriste des psychologues Watson et Skinner, mais également opposé à la perspective logiciste du positivisme logique (Ayer, Ryle, Quine), qui se répandait alors aux États-Unis. En 1975, il publie Reflections on Language (traduction française 1977), où il oppose rationalisme et béhaviorisme et où il critique les illusions béhavioristes du logicien Quine. À ce moment, l'optimisme de Chomsky est à son maximum : il entrevoit sans doute le moment où les recherches portant sur le noyau producteur de grammaires formelles des langues naturelles permettra d'élaborer une analyse de ce « noyau », et permettra de concevoir une grammaire universelle, qui sera le premier pas en même temps que le passage obligé pour réaliser une étude rationnelle de la production de la pensée. Pas moins que cela ! De ce point de vue, il écrira : « La théorie de la grammaire est simplement une partie de la psychologie cognitive » (Essays on Form and Interpretation, 1977 ; traduction française 1980).

Chomsky, dans l'« Introduction » à ce livre, appelle cette perspective la « théorie standard étendue » (TSE). Pour lui, la classe des grammaires possibles appartient spécifiquement à l'espèce humaine, et fait partie de son « équipement biologique » et est donc en ce sens une « théorie de la grammaire universelle » (GU). Il écrit que le cerveau, à partir d'un stade cognitif initial, « spécifié en partie par GU », affirme-t-il, passe par une série d'états cognitifs intermédiaires pour arriver à un « état stable, qui n'est modifié que de façon marginale en ce qui concerne la connaissance du langage ».

En 1981, il entame un nouveau tournant dans son élaboration théorique. Il publie en effet Lectures on Government and Binding (traduction française Théorie du gouvernement et du liage, 1991) et, en 1982 Some Concepts and Consequences of the Theory of Government and Binding (traduction française la Nouvelle Syntaxe, 1987). Alors que jusqu'à présent GU était « une théorie des propriétés universelles des langues naturelles », GU va devenir une « théorie de la faculté de langage ». Pour expliquer la rapidité de l'acquisition du langage, il faut nécessairement limiter le nombre de grammaires possibles pour chaque langue naturelle et en même temps supposer que c'est la plus simple que choisit l'enfant parce qu'elle lui est la plus accessible. Il faut donc définir une évaluation des grammaires possibles. Autre principe qui doit être posé à GU : « La grammaire des langues naturelles est un système stratifié », ce qui veut dire que les séquences linguistiques doivent être analysées comme des enchaînements et des emboîtements de catégories. Il y a donc une stratification complète des séquences (maintien des hypothèses antérieures). Le dernier principe affirme qu'on ne peut attribuer à une langue naturelle une seule représentation abstraite, mais plusieurs : cela implique que « le langage est une réalité non homogène » (« Introduction » de la Nouvelle Syntaxe). Ainsi la nouvelle grammaire va se présenter comme un système stratifié de représentations abstraites, les modules, qui sont autant de « théories » à l'intérieur de la théorie. Chaque module est soumis à ses contraintes propres, de manière à rendre compte de tel ou tel aspect de la description structurelle des énoncés. Même s'ils sont formulés de façon indépendante, les principes énoncés peuvent être considérés comme en relation d'interaction. L'explication du liage est à mettre en relation avec les concepts d'anaphore et de coréférence. Qu'en est-il ?

Dans de très nombreuses langues, on ne peut saisir la nature d'un élément lexical que par la mise en relation avec un autre élément qui lui est antérieur. En français appartiennent à cette classe lexicale les possessifs et les réfléchis (anaphore) ; d'autres comme les pronoms ne s'appréhendent qu'en fonction de leur référent (coréférence). L'anaphore et la coréférence ne se confondent pas, mais elles sont en général en distribution complémentaire dans une fonction similaire. La théorie du liage permet de préciser les domaines où les items lexicaux fonctionnent de façon liée ; ils sont dits libres quand ils échappent à la théorie. La théorie du gouvernement (ou encore rection) étudie les rapports du verbe avec son objet « existant » (dans le cas des verbes dits transitifs du français) ou « inexistant » (dans le cas des verbes dits intransitifs). Spécifier un verbe comme transitif revient donc à spécifier que ce verbe est suivi d'une position d'objet (placé à droite du verbe en français ; à gauche en hébreu biblique, très loin à gauche dans les phrases complexes de type subordonné de l'allemand), et d'une catégorie de nom. La théorie de Chomsky pose qu'il y a une homologie structurale entre les catégories syntaxiques et qu'elles sont situées dans une hiérarchie à trois degrés. Il lui donne le nom de théorie X-barre, qu'on a décrit selon le schéma simple suivant : X″→X′ ; X′→X Dans ce schéma, X″ pourrait être le groupe nominal, groupe verbal, groupe prépositionnel, groupe adjectival. Ainsi la théorie X-barre prend en charge la hiérarchie des éléments dans les constituants majeurs (syntagmes nominaux, verbaux, prépositionnels et adjectivaux).

La nouvelle théorie de GU proposée par Chomsky fait aujourd'hui l'objet de nombreuses études en France et aux États-Unis ; sa fécondité n'est pas à démontrer. Mais pour apprécier l'ensemble des travaux de Chomsky, on doit pouvoir les mettre en relation avec les autres recherches issues des théories cognitivistes et des neurosciences. Les travaux en ce sens sont nombreux et les résultats encourageants montrent l'importance décisive de Chomsky dans les domaines de théorie de la grammaire, de la linguistique et de la psycholinguistique.
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